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🌳 Greffer un arbre fruitier

Un pépin de pomme ne donne jamais la même pomme. C'est la raison d'être du greffage, et c'est aussi pourquoi toutes les variétés que vous mangez existent encore : chacune est un clone entretenu depuis des siècles par une opération de dix minutes au couteau. Voici les quatre greffes qui couvrent tous les cas d'un jardin, les deux fenêtres de l'année où elles fonctionnent, et pourquoi le porte-greffe décide de la taille de votre arbre bien plus que la variété.

Greffe en couronne sur un pommier, greffons débourrant au printemps
Photo : Karelj / Wikimedia Commons (Domaine public). Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Apple_tree_grafting_2.jpg

✅ L'essentiel

  • Deux fenêtres seulement : greffes à rameau de fin février à début avril, écussonnage de mi-juillet à fin août.
  • Le porte-greffe fait la taille de l'arbre, la variété fait le goût du fruit. Choisissez le premier en premier.
  • Ce qui doit se toucher : la fine couche verte entre écorce et bois, sur les deux pièces, sur toute la longueur de la coupe.
  • Prélevez les greffons en décembre ou janvier, au repos complet, et conservez-les au frais jusqu'à la greffe.
  • Comptez 30 à 60 % de reprise la première année. Greffez plusieurs sujets, la main vient vite.

Un pépin de Reine des Reinettes ne donne pas de Reine des Reinettes

Les variétés fruitières sont issues de croisements, et leur descendance par graine se disperse : chaque pépin donne un individu différent, presque toujours moins bon que le parent et souvent très long à fructifier. Un pommier de semis peut attendre huit à douze ans avant son premier fruit, pour donner une pomme quelconque. C'est très bien pour créer de nouvelles variétés, et parfaitement inutile pour manger la pomme qu'on aimait.

Le greffage résout cela en clonant. Un fragment de rameau prélevé sur l'arbre porteur de la variété, le greffon, est mis en contact avec un jeune sujet enraciné, le porte-greffe. Les deux soudent leurs tissus, et l'ensemble donne exactement les fruits du greffon. Il permet aussi de séparer deux décisions qui n'ont rien à voir : le goût du fruit d'un côté, la vigueur et l'adaptation au sol de l'autre.

10 mindurée de l'opération une fois la main prise
30 à 60 %taux de reprise attendu la première année
2 à 8 ansentrée en production selon le porte-greffe
3 à 8 mhauteur finale d'un pommier selon le porte-greffe

Ordres de grandeur pour le pommier, l'espèce la mieux documentée. Les taux de reprise d'un pépiniériste professionnel dépassent 80 à 95 %, l'écart tenant à la propreté du geste et à la régularité des conditions.

Tout se joue sur le cambium, la fine couche verte sous l'écorce

Tout le geste sert à une seule chose : mettre en contact le cambium du greffon et celui du porte-greffe. Le cambium, ou assise génératrice, est cette fine couche verte et humide qu'on aperçoit entre l'écorce et le bois quand on entaille un rameau vivant. C'est le seul tissu capable de fabriquer de nouvelles cellules et donc de souder les deux pièces.

Deux conséquences pratiques découlent de ce principe. D'abord, les diamètres n'ont pas besoin d'être identiques : si le greffon est plus fin que le porte-greffe, il suffit de l'aligner sur un seul côté pour que les cambiums se rencontrent, plutôt que de le centrer. Ensuite, la coupe doit être franche et lisse, faite en un seul passage : une surface hachée par plusieurs coups de lame laisse des vides où l'air s'installe et où la soudure ne se fait pas.

Trois causes d'échec, toujours les mêmes
L'air, l'eau et la saleté. L'air entre par un mastic mal appliqué et dessèche la coupe en deux jours. L'eau s'infiltre par le dessus du greffon si son extrémité n'est pas mastiquée aussi. La saleté vient d'une lame essuyée sur un pantalon : nettoyez le tranchant à l'alcool entre deux arbres, et ne posez jamais un greffon coupé sur le sol.

Quatre greffes couvrent tous les cas d'un jardin

Il existe des dizaines de techniques répertoriées. Quatre suffisent à traiter la totalité des situations qu'un jardinier rencontre.

GreffeQuandPour quel casDifficulté
Greffe en fenteFin février à début avrilPorte-greffe de 2 à 5 cm, ou surgreffage d'une brancheLa plus facile pour débuter
Greffe en couronneAvril, quand l'écorce se décolleGros tronc ou grosse branche recoupée, 5 cm et plusMoyenne, plusieurs greffons
Greffe en incrustationMars, avant le départ de sèveFruits à noyau, qui supportent mal la fenteMoyenne, coupe précise
ÉcussonnageMi-juillet à fin aoûtJeunes porte-greffes fins, multiplication en sérieFacile mais exige de la main

La greffe en fente consiste à recouper le porte-greffe net, à le fendre au milieu sur trois ou quatre centimètres, et à y insérer un greffon taillé en biseau des deux côtés, aligné sur l'écorce d'un côté. C'est celle par laquelle il faut commencer : elle pardonne beaucoup et se pratique sur un manche à balai pour s'entraîner.

La greffe en couronne sert à changer la variété d'un arbre adulte. On scie la branche ou le tronc, on glisse trois ou quatre greffons entre l'écorce et le bois sur le pourtour, et on masique la totalité de la section. C'est ce qu'on appelle le surgreffage : un arbre de vingt ans peut ainsi changer de variété et refructifier en trois ans.

L'écussonnage est la technique des pépiniéristes. On ne prélève pas un rameau mais un seul œil, avec un petit écusson d'écorce, qu'on glisse sous une entaille en T pratiquée dans l'écorce du porte-greffe. Elle se fait en août, sur un sujet en végétation dont l'écorce se soulève facilement, et elle a l'avantage de ne consommer qu'un bourgeon par greffe.

Le porte-greffe décide de la taille et de l'attente

Voilà le choix qui structure tout le reste, et il se fait avant celui de la variété. Un même pommier donnera un arbre de trois mètres qui fructifie à deux ans, ou un arbre de huit mètres qui attend huit ans, selon ce sur quoi il est greffé. Le porte-greffe décide aussi de la tolérance au calcaire, à la sécheresse et à l'excès d'eau, trois paramètres qui déterminent si l'arbre survit dans votre jardin.

EspècePorte-greffe faiblePorte-greffe moyenPorte-greffe vigoureux
PommierM9, 2,5 à 3 m, fruits à 2 ans, tuteur obligatoireMM106, 4 à 5 m, fruits à 3 ou 4 ansFranc de semis, 7 à 8 m, fruits à 6 ou 8 ans
PoirierCognassier, 3 à 4 m, précoce, craint le calcaireCognassier vigoureux, 4 à 5 mFranc de poirier, 8 m et plus, très longévif
PrunierPrunier nain, 2,5 à 3 mSaint-Julien, 4 m, s'accommode des terres lourdesMyrobolan, 6 m, rustique et sec
CerisierPorte-greffes nanisants récents, 3 mSainte-Lucie, 5 m, supporte le calcaire et le secMerisier, 10 m et plus, à réserver aux grands jardins
PêcherPeu utiliséPrunier, pour terres lourdes et humidesAmandier, pour sols secs et calcaires

Hauteurs indicatives à l'âge adulte, en conduite libre et en sol moyen. Les porte-greffes nanisants exigent un tuteurage permanent et un arrosage régulier, leur système racinaire restant superficiel toute la vie de l'arbre.

Le point de greffe ne s'enterre jamais
Le bourrelet visible sur le tronc, à quelques centimètres du sol, marque la soudure. S'il est enterré à la plantation, la variété greffée finit par émettre ses propres racines et l'effet nanisant du porte-greffe disparaît : l'arbre reprend sa taille naturelle et fructifie beaucoup plus tard. Voir notre guide planter un arbre fruitier.

Les greffons se prélèvent en décembre, pas en mars

C'est le détail qui explique la moitié des échecs de printemps. Un greffon prélevé le jour de la greffe, en mars, a déjà démarré sa végétation : ses bourgeons gonflent, il consomme ses réserves, et il se dessèche avant que la soudure ne soit faite. Le greffon doit être plus endormi que le porte-greffe pour que ce dernier le nourrisse plutôt que l'inverse.

Prélevez donc en décembre ou janvier, par temps sec et hors gel, des rameaux de l'année, droits, de la grosseur d'un crayon, avec trois à cinq bons yeux. Étiquetez immédiatement, on ne reconnaît pas une variété à son bois. Conservez-les au réfrigérateur dans un linge humide et un sac plastique entrouvert, ou debout dans du sable frais au nord d'un mur. Ils tiendront jusqu'en avril.

  • Décembre, janvier

    Prélèvement des greffons sur bois de l'année, au repos complet. Étiquetage et mise au frais immédiats.

  • Fin février à début avril

    Greffes en fente et en incrustation, quand la sève monte dans le porte-greffe mais que les greffons dorment encore.

  • Avril

    Greffe en couronne, dès que l'écorce du porte-greffe se décolle proprement du bois.

  • Mai, juin

    Surveillance de la reprise. Supprimer les rejets du porte-greffe, qui étoufferaient le greffon en le privant de sève.

  • Mi-juillet à fin août

    Écussonnage à œil dormant. L'œil restera en sommeil jusqu'au printemps suivant, où il partira.

  • Février de l'année suivante

    Sur un écusson repris, rabattre le porte-greffe juste au-dessus de l'œil pour forcer son départ.

Qui peut se greffer sur qui

La compatibilité suit la botanique, avec quelques exceptions historiques qui font le charme du sujet. La règle générale : on greffe à l'intérieur d'un genre, parfois entre genres proches d'une même famille, jamais au-delà.

Associations qui fonctionnent

  • Pommier sur pommier, et sur pommier de semis (franc).
  • Poirier sur poirier, et sur cognassier, avec un intermédiaire pour certaines variétés.
  • Abricotier sur prunier Saint-Julien ou myrobolan, plus fiable que sur abricotier.
  • Pêcher sur amandier en sol sec, sur prunier en sol lourd.
  • Cerisier sur merisier ou Sainte-Lucie selon la vigueur voulue.
  • Néflier et sorbier sur aubépine, vieille pratique de haie.

Associations impossibles

  • Pommier sur poirier ou l'inverse, malgré la proximité apparente.
  • Fruits à pépins sur fruits à noyau, dans les deux sens.
  • Toute greffe sur une espèce d'une autre famille botanique.
  • Figuier, kiwi, vigne et petits fruits, qui se multiplient par bouturage et non par greffe.

Le cas du poirier sur cognassier mérite une note. L'association donne un arbre plus petit et plus précoce, mais certaines variétés de poirier n'y soudent pas correctement et finissent par casser au point de greffe après quelques années. Les pépiniéristes contournent le problème en intercalant un court fragment d'une variété compatible avec les deux, appelé intermédiaire.

Le matériel tient dans une poche

Rien de coûteux, mais rien de négociable non plus sur le tranchant.

Le test du tranchant
Un greffoir bien affûté coupe une feuille de papier tenue en l'air, sans la déchirer. S'il accroche, il écrase les tissus au lieu de les trancher, et la soudure ne se fera pas. Un affûtage sur pierre à eau avant chaque séance de greffage vaut mieux que n'importe quel produit cicatrisant.

Les six semaines qui suivent décident du résultat

Une greffe réussie le jour J peut échouer trois semaines plus tard, et presque toujours pour la même raison : les rejets du porte-greffe. Le sujet, décapité, réagit en émettant des pousses sous le point de greffe, qui captent toute la sève et affament le greffon. Il faut les supprimer dès qu'ils apparaissent, plusieurs fois si nécessaire, pendant tout le printemps.

Deuxième point de vigilance, le vent. Un greffon repris pousse vite et sa soudure reste fragile plusieurs mois : un coup de vent le casse net au point de greffe en juin. Sur les greffes en couronne et en fente sur grosse section, tuteurez la jeune pousse dès qu'elle atteint vingt centimètres, en attachant sur le tronc du porte-greffe.

Enfin, ne desserrez pas la ligature trop tôt, mais ne l'oubliez pas non plus. Le raphia ou le ruban doit être retiré ou entaillé à la fin de l'été de la première année, faute de quoi il étrangle le tronc en grossissant et crée un point de rupture définitif.

La greffe qui ne part pas au printemps n'est pas forcément morte
Sur un écussonnage d'août, l'œil reste volontairement dormant tout l'hiver : il ne partira qu'au printemps suivant, après qu'on aura rabattu le porte-greffe au-dessus de lui. Un écusson vert et ferme en septembre est une greffe réussie, même s'il ne pousse pas. Ne le jugez qu'en mai de l'année d'après.

Les dates se décalent de cinq semaines selon la zone

Le calendrier se cale sur le départ de sève du porte-greffe, pas sur une date fixe. Voici les repères par zone.

ZonePrélèvement des greffonsGreffe en fenteÉcussonnage
MéditerranéeDécembreMi-février à mi-marsJuillet
Sud-OuestDécembre, janvierFin février à fin marsMi-juillet à mi-août
AtlantiqueJanvierMarsAoût
CentreJanvierMars à début avrilAoût
NordJanvier, févrierFin mars à mi-avrilMi-août à début septembre
MontagneFévrierAvrilAoût, en sujets abrités

Le vrai signal n'est pas dans le tableau : c'est le porte-greffe. Grattez légèrement l'écorce avec l'ongle. Si elle est encore adhérente et le dessous vert pâle, la sève ne monte pas assez pour la couronne, tenez-vous-en à la fente. Si l'écorce se décolle proprement, la couronne devient possible.

Notre position

Commencez par la greffe en fente sur un jeune porte-greffe acheté en pépinière, avec des greffons prélevés chez un voisin en janvier. Faites-en cinq d'un coup, pas un seul : une greffe unique ratée décourage, trois sur cinq réussies donnent envie de continuer.

Gardez le surgreffage en couronne pour l'année suivante, quand vous saurez ce que doit donner une coupe propre. Et retenez la seule chose que le débutant néglige toujours : ce n'est pas le geste de coupe qui décide, c'est la date de prélèvement des greffons.

Questions fréquentes

Pourquoi faut-il greffer un arbre fruitier plutôt que le semer ?

Parce qu'un pépin de pomme ne redonne jamais la même pomme. Les variétés fruitières sont issues de croisements et leur descendance par graine donne des arbres tous différents, presque toujours moins bons et souvent très tardifs à fructifier. Le greffage clone la variété : le greffon prélevé sur un arbre donnera exactement les mêmes fruits. Il permet aussi de choisir séparément la variété et la vigueur de l'arbre, qui dépend du porte-greffe.

Quand faut-il greffer un arbre fruitier ?

Deux fenêtres seulement. Les greffes à rameau, fente, couronne et incrustation, se font en fin d'hiver et au début du printemps, de fin février à début avril selon la région, avec des greffons prélevés en décembre ou janvier et conservés au frais. L'écussonnage se pratique au contraire en été, de mi-juillet à fin août, sur un porte-greffe dont l'écorce se décolle facilement. En dehors de ces deux périodes, la reprise devient très aléatoire.

Le porte-greffe influence-t-il vraiment la taille de l'arbre ?

Il la détermine presque entièrement. Un même pommier Reine des Reinettes greffé sur M9 fera trois mètres et fructifiera à deux ans, sur MM106 il fera cinq mètres et donnera à quatre ans, sur franc il montera à huit mètres et attendra parfois huit ans. Le porte-greffe décide aussi de la résistance au calcaire, à la sécheresse et à l'excès d'eau. C'est le choix le plus structurant de la plantation, bien avant celui de la variété.

Peut-on greffer n'importe quelle variété sur n'importe quel arbre ?

Non, la compatibilité suit la botanique. On greffe pommier sur pommier ou sur cognassier dans certains cas, poirier sur poirier ou sur cognassier, et les fruits à noyau entre eux avec des règles précises : abricotier sur prunier, pêcher sur amandier ou prunier, cerisier sur merisier ou Sainte-Lucie. En revanche pommier et poirier ne se greffent pas l'un sur l'autre, et rien de tout cela ne se greffe sur un arbre d'une autre famille.

Quel est le taux de réussite d'une greffe pour un débutant ?

Entre 30 et 60 % sur les premières tentatives, contre 80 à 95 % pour un pépiniériste. L'écart ne vient pas du geste de coupe mais de trois détails : la propreté et le tranchant de la lame, la mise en contact exacte des deux assises génératrices, et l'étanchéité du mastic. Greffez toujours plusieurs sujets le même jour et acceptez de perdre la moitié la première année : la main vient vite.

Pour aller plus loin :
  • INRAE et centres techniques fruitiers, documentation sur les porte-greffes du pommier, du poirier et des fruits à noyau
  • Associations pomologiques régionales et conservatoires de variétés fruitières anciennes, ateliers et bourses aux greffons
  • Chambres d'agriculture, fiches techniques sur la multiplication végétative des espèces fruitières