JardinZone

🐝 Attirer les pollinisateurs

Sur les 115 grandes cultures alimentaires étudiées par Alexandra-Maria Klein et ses collègues en 2007, 87 dépendent des animaux pour leurs fruits ou leurs graines. Au potager, courgettes, courges, melons, concombres et fraises en font partie. L'abeille domestique n'est qu'une espèce parmi environ 970 abeilles recensées en France, auxquelles s'ajoutent les syrphes et les papillons. Les attirer tient à peu de choses : des fleurs du printemps à l'automne, choisies pour que chaque groupe y trouve sa nourriture, une pelouse tondue moins souvent, et aucun insecticide sur les fleurs. Voici comment faire.

Abeille domestique butinant le cœur orangé d'une immortelle à fleur jaune
Photo : Jahra Tasfia Reza / Pexels

✅ L'essentiel

  • 87 des 115 grandes cultures alimentaires dépendent des animaux pour leur production, selon Klein et al., 2007.
  • Environ 970 espèces d'abeilles en France, selon le Muséum national d'histoire naturelle ; la plupart nichent dans le sol.
  • Mélangez plantes indigènes et quelques exotiques : un essai de la RHS a compté plus de pollinisateurs sur les plantes indigènes, mais les exotiques prolongent la floraison.
  • Tondez moins souvent : une pelouse tondue toutes les trois semaines portait jusqu'à 2,5 fois plus de fleurs.
  • Aucun insecticide : depuis 2019, les produits de synthèse sont interdits au jardin, et même les produits naturels tuent les insectes qu'ils touchent.

Les légumes qui dépendent des insectes

La synthèse de Klein et ses collègues, publiée en 2007 dans les Proceedings of the Royal Society, a passé en revue les cultures du monde entier avec des données de 200 pays. Sa conclusion est double : la plupart des cultures alimentaires profitent des animaux pollinisateurs, mais les cultures qui n'en dépendent pas, céréales en tête, fournissent la majorité des tonnages.

87grandes cultures alimentaires dépendant des animaux pollinisateurs
35 %de la production mondiale en volume vient de ces cultures
13cultures pour lesquelles les pollinisateurs sont indispensables

A.-M. Klein et al., « Importance of pollinators in changing landscapes for world crops », Proceedings of the Royal Society B, 274, 2007.

Culture du potagerRôle des insectesLe guide utile
Courgette, courge, melon, concombreIndispensables : fleurs mâles et femelles séparées, le pollen doit être transportéPollinisation manuelle en cas de besoin
Fraise, fruitiersImportants : forme et calibre des fruitsPlanter un arbre fruitier
Tomate, aubergine, poivronUtiles : fleurs complètes, le pollen doit être secoué par le vent ou par un bourdonSecouer les tiges sous abri
Légumes-feuilles et racinesInutiles pour la récolte, sauf pour produire ses grainesRécolter ses graines

Classement JardinZone selon la biologie florale de chaque culture.

Les abeilles sauvages et les autres

La note nationale biodiversité des bulletins de santé du végétal le rappelle : près de 1 000 espèces d'abeilles sauvages vivent en France métropolitaine. Lise Ropars, maîtresse de conférences au Muséum, en compte environ 970, et plus de 2 000 en Europe. Dans le monde, environ 80 % des espèces d'abeilles sont solitaires et 20 % sociales, comme l'abeille domestique et les bourdons.

PollinisateurMode de vieCe qu'il lui faut au jardin
Abeilles solitairesLa plupart nichent dans le sol, d'autres dans le bois mort ou les tiges creusesCoins de terre nue et ensoleillée, tiges sèches, bois mort
BourdonsSociaux, actifs par temps fraisFleurs dès la fin de l'hiver, coins herbeux pour nicher
Abeille domestiqueSociale, élevée en rucheGrandes floraisons ; une ruche au jardin n'est pas nécessaire
SyrphesMouches, adultes floricoles, larves mangeuses de puceronsFleurs ouvertes au nectar peu profond
PapillonsAdultes floricoles, chenilles sur des plantes hôtesFleurs tubulaires, quelques plantes sauvages pour les chenilles

Vigie-Nature, L. Ropars, « Les mille et une abeilles », MNHN, mars 2023 ; Note nationale BSV « Abeilles sauvages et santé des agro-écosystèmes », 2022 ; syrphes : van Rijn et Wäckers, 2016.

Une donnée de Vigie-Nature compte pour le jardinier : une abeille butine en général entre une centaine de mètres et un kilomètre de son nid. Les fleurs et les sites de nidification doivent donc être proches. La note BSV observe la même chose dans les champs : l'abondance et la diversité des abeilles sauvages diminuent fortement à mesure que l'on s'éloigne des bordures et des habitats semi-naturels.

Des fleurs pour chaque groupe

Tous les pollinisateurs ne boivent pas aux mêmes fleurs. Un bourdon à langue longue atteint le nectar d'une sauge ou d'une consoude ; un syrphe, selon van Rijn et Wäckers, ne profite que des fleurs dont le nectar est à moins de 1,6 mm de profondeur. D'où l'intérêt de varier les formes.

Forme de fleurExemplesPour qui
Très ouverte, nectar en surfaceOmbelles de fenouil, aneth, carotte, sarrasinSyrphes, petites abeilles, guêpes parasitoïdes
Capitule de margueriteSouci, cosmos, tournesol, immortelleAbeilles et bourdons, peu les syrphes
Fleur en tube ou en gueuleSauge, lavande, thym, consoude, bourracheBourdons, abeilles à langue longue, papillons
Floraison de fin d'hiverCrocus, saules, pissenlitsReines de bourdons et premières abeilles

Profondeur de nectar et syrphes : van Rijn et Wäckers, Journal of Applied Ecology, 2016. Exemples : JardinZone.

La RHS a testé l'origine des plantes dans un essai de quatre ans : des massifs de plantes indigènes, de plantes de l'hémisphère Nord et de plantes exotiques. Les deux premiers ont attiré plus de pollinisateurs au total, et les syrphes préféraient les indigènes. Mais les plantes exotiques fleurissaient plus tard et recevaient alors davantage de visites. Les auteurs conseillent donc un mélange, à dominante indigène, avec quelques exotiques pour prolonger la saison. Dans tous les cas, plus il y avait de fleurs, plus il y avait de visites. Le guide des fleurs utiles au potager détaille les espèces faciles à glisser entre les légumes.

Un calendrier de floraisons

L'essai de la RHS l'a montré : les visites suivent le pic de floraison de chaque massif. Un jardin qui fleurit en continu nourrit donc les pollinisateurs toute la saison, quand un jardin qui fleurit d'un coup les laisse sans ressource le reste du temps. Voici une trame à adapter à votre climat.

  • Février à mars

    Crocus, saules, noisetiers, pissenlits laissés en bordure : les reines de bourdons sortent d'hivernage et cherchent du pollen.

  • Avril à mai

    Fruitiers et fraisiers en fleur, premières phacélies, bourrache, pelouse tondue moins souvent avec ses trèfles.

  • Juin à août

    Courgettes et courges, aromatiques en fleur, ombelles d'aneth et de fenouil, sarrasin, soucis, cosmos. Gardez un semis de phacélie de juin pour la fin de l'été.

  • Septembre à octobre

    Asters, lierre en fleur dans les haies, derniers cosmos et soucis : les dernières générations et les futures reines refont leurs réserves.

Trame JardinZone ; lien entre floraison et visites : Salisbury et al., Journal of Applied Ecology, 2015.

Les deux périodes les plus pauvres sont souvent le tout début du printemps et le cœur de l'été, quand la sécheresse arrête les floraisons. Ce sont celles où quelques pieds bien choisis comptent le plus : une touffe de crocus sous un arbre, un rang de phacélie arrosé en juillet.

Tondre moins souvent

La pelouse qui entoure souvent le potager peut devenir une réserve de fleurs. Dans 16 jardins du Massachusetts, Susannah Lerman et ses collègues ont tondu des pelouses toutes les semaines, toutes les deux semaines ou toutes les trois semaines, sans rien semer.

Fréquence de tonteFleurs dans la pelouseAbeilles
Chaque semainePeuMoins nombreuses qu'à deux semaines
Toutes les deux semainesDavantageLes plus nombreuses, mais moins d'espèces
Toutes les trois semainesJusqu'à 2,5 fois plusDavantage d'espèces qu'à deux semaines

S. B. Lerman, A. R. Contosta, J. Milam, C. Bang, « To mow or to mow less », Biological Conservation, 221, 2018.

Les fleurs spontanées, pissenlits et trèfles, suffisent : les auteurs parlent d'une approche du « tondeur paresseux », pratique, économique et qui fait gagner du temps. Laisser une bande non tondue jusqu'à l'été, en bordure du potager, complète le dispositif et offre un abri aux insectes.

Nicher et boire

Puisque la plupart des abeilles sauvages nichent dans le sol, le meilleur gîte est souvent un bout de terre nue, bien drainée et ensoleillée, que l'on ne bêche pas et que l'on ne paille pas. Les autres espèces utilisent les tiges creuses, le bois mort ou les murets.

À garder ou à créer

  • Un talus ou un coin de terre nue au soleil
  • Des tiges sèches de framboisier ou de fenouil laissées debout l'hiver
  • Un tas de bois mort ou une vieille souche
  • Une coupelle d'eau peu profonde garnie de cailloux

À éviter

  • Pailler ou bâcher chaque mètre carré du jardin
  • Tout nettoyer à l'automne
  • Compter sur un seul hôtel à insectes
  • Traiter des plantes en fleur

L'hôtel à insectes accueille surtout les espèces des tiges creuses, et une étude canadienne a montré qu'il concentre aussi guêpes et parasites, comme l'explique le guide des insectes auxiliaires. Il complète un jardin varié, il ne le remplace pas.

Protéger les pollinisateurs des traitements

Depuis le 1er janvier 2019, la loi Labbé interdit aux particuliers les produits phytosanitaires de synthèse. Les produits encore permis, d'origine naturelle ou de biocontrôle, ne sont pas pour autant sans effet : un insecticide de contact tue les insectes qu'il touche, pollinisateurs compris. La RHS déconseille d'ailleurs tout pesticide au jardin, en rappelant qu'ils réduisent la biodiversité.

  • D'abord

    Tolérer : quelques pucerons nourrissent les syrphes et les coccinelles, qui les régulent ensuite.

  • Ensuite

    Agir à la main : écraser une colonie, retirer une feuille, poser un filet.

  • En dernier recours

    Un produit autorisé, jamais sur des fleurs ouvertes, et en dehors des heures de butinage.

Loi Labbé : DRAAF Centre-Val de Loire, 2023. RHS, « Aphids ».

Le guide pour lutter contre les nuisibles au naturel détaille ces étapes, ravageur par ravageur.

Des populations sous pression

Les abeilles sauvages sont encore mal connues. Pour l'Europe, Vigie-Nature rappelle que les données manquent pour 56,7 % des espèces. Parmi celles qui ont pu être évaluées, 9,2 % des abeilles et 25,8 % des bourdons sont menacés. La note nationale des bulletins de santé du végétal ajoute que, là où des évaluations existent, souvent plus de 40 % des espèces d'abeilles sont ou pourraient être menacées.

25,8 %des espèces de bourdons évaluées menacées en Europe
56,7 %des espèces d'abeilles européennes sans données suffisantes
÷ 2production de miel en France en vingt ans, selon une estimation citée par la note BSV

Vigie-Nature, L. Ropars, MNHN, 2023 ; Note nationale BSV « Abeilles sauvages et santé des agro-écosystèmes », 2022.

À l'échelle d'un jardin, l'effet est modeste mais concret : un potager fleuri et sans insecticide offre nourriture et abris à moins d'un kilomètre des nids, la distance de butinage habituelle d'une abeille. Multiplié par les jardins d'un quartier, il forme un réseau de fleurs que les champs alentour n'offrent pas toujours.

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Observez les visiteurs de vos fleurs avec le Spipoll, le suivi photographique des insectes pollinisateurs mené par Vigie-Nature au Muséum et par l'Office pour les insectes et leur environnement. Le protocole est simple : vingt minutes à photographier tous les insectes qui visitent une même espèce de fleur, puis l'envoi des photos. Depuis 2010, les participants ont réuni près de 800 000 photos d'insectes.

Vigie-Nature, page « Spipoll ».

Les pollinisateurs selon votre climat

ZoneNos conseils
Nord et Nord-EstPrintemps frais : les bourdons font l'essentiel du travail tôt en saison. Fleurs de fin d'hiver indispensables.
AtlantiqueFloraisons longues grâce aux hivers doux : mélangez indigènes et quelques exotiques à floraison tardive.
CentreJuillet et août peuvent manquer de fleurs : semez phacélie et sarrasin en juin pour la fin d'été.
Sud-OuestSaison longue : étalez les floraisons jusqu'en octobre pour les dernières générations.
MéditerranéeL'été sec arrête beaucoup de floraisons : aromatiques en fleur, points d'eau, semis d'automne.
MontagneSaison courte et concentrée : beaucoup de fleurs en même temps, en particulier en juin et juillet.

Conseils indicatifs JardinZone.

Notre position

Pour avoir des courgettes et des fraises sans polliniser à la main, offrez des fleurs du début du printemps à l'automne, de formes variées : ombelles pour les syrphes, sauges et bourraches pour les bourdons, capitules pour les abeilles. Privilégiez les plantes indigènes, complétées par quelques exotiques à floraison tardive.

Gardez un coin de terre nue au soleil pour les abeilles qui nichent dans le sol, tondez la pelouse toutes les deux ou trois semaines, et ne traitez jamais une plante en fleur. Une ruche n'est pas nécessaire : les abeilles sauvages et les bourdons sont déjà là.

Questions fréquentes

Quels légumes ont besoin de pollinisateurs ?

Surtout les courgettes, courges, melons et concombres, dont les fleurs mâles et femelles sont séparées : sans insecte, le petit fruit avorte. Fraises et fruitiers y gagnent en calibre. Tomates et aubergines se pollinisent seules, mais le vent ou un bourdon doivent secouer le pollen.

Combien d'espèces d'abeilles vivent en France ?

Environ 970 selon le Muséum national d'histoire naturelle, près de 1 000 selon la note nationale des bulletins de santé du végétal. L'abeille domestique n'en est qu'une. La plupart des espèces sauvages sont solitaires et nichent dans le sol.

Faut-il planter des fleurs indigènes ?

Plutôt, mais pas exclusivement. Un essai de quatre ans de la RHS a compté plus de pollinisateurs sur les plantes indigènes et proches, mais les plantes exotiques fleurissaient plus tard et prolongeaient la saison. Les auteurs conseillent un mélange à dominante indigène.

Faut-il moins tondre la pelouse pour les abeilles ?

Oui. Dans une étude menée dans 16 jardins, les pelouses tondues toutes les trois semaines portaient jusqu'à 2,5 fois plus de fleurs, et celles tondues toutes les deux semaines accueillaient le plus d'abeilles. Pissenlits et trèfles suffisent à les nourrir.

Faut-il installer une ruche pour polliniser son potager ?

Non. Les abeilles sauvages, les bourdons et les syrphes assurent la pollinisation du potager, à condition de trouver des fleurs et des sites de nidification à moins d'un kilomètre, la distance de butinage habituelle d'une abeille selon le Muséum.

Sources :
  • A.-M. Klein, B. E. Vaissière, J. H. Cane, I. Steffan-Dewenter et al., Importance of pollinators in changing landscapes for world crops, Proceedings of the Royal Society B, 274, 2007, p. 303-313
  • Vigie-Nature, L. Ropars, Les mille et une abeilles : diversité et modes de vie, MNHN, 7 mars 2023 : vigienature.fr
  • Note nationale BSV, Abeilles sauvages et santé des agro-écosystèmes, 2022 : draaf.nouvelle-aquitaine.agriculture.gouv.fr
  • A. Salisbury, J. Armitage, H. Bostock et al., Enhancing gardens as habitats for flower-visiting aerial insects (pollinators): should we plant native or exotic species?, Journal of Applied Ecology, 52, 2015, p. 1156-1164
  • S. B. Lerman, A. R. Contosta, J. Milam, C. Bang, To mow or to mow less: lawn mowing frequency affects bee abundance and diversity in suburban yards, Biological Conservation, 221, 2018, p. 160-174
  • P. C. J. van Rijn, F. L. Wäckers, Nectar accessibility determines fitness, flower choice and abundance of hoverflies that provide natural pest control, Journal of Applied Ecology, 53, 2016
  • Vigie-Nature, Spipoll, suivi photographique des insectes pollinisateurs : vigienature.fr/fr/spipoll
  • DRAAF Centre-Val de Loire, 1er janvier 2019 : du nouveau pour les particuliers, mis à jour le 19 octobre 2023 ; RHS, Aphids